Mishima, Yukio - Dojoji & autres nouvelles

Publié le par Reveline

 

41XFX0N8NML._SL500_AA300_-copie-1.jpgPlaisir de lecture 56542049

Pages 125

Editeur Gallimard

Collection Folio

Parution janvier 2002

 

De l'univers des geishas aux rites sacrificiels des samouraïs, de la cérémonie du thé à la boutique d'un antiquaire, Mishima explore toutes les facettes d'un japon mythique, entre légende et tradition. D'une nouvelle à l'autre, les situations tendrement ironiques côtoient les drames les plus tragiques : que ce soit la jolie danseuse qui remet du rouge à lèvres après avoir renoncé à se défigurer avec de l'acide en souvenir de son amant, Masako, désespérée, qui voit son rêve le plus cher lui échapper, ou l'épouse qui se saisit du poignard avec lequel son mari vient de se transpercer la gorge...

Quelques textes étonnants pour découvrir toute la diversité et l'originalité du grand écrivain japonais.

 

Mon Avis

 

Avec un sens aigu du détail et une magnifique écriture subtile et poétique, Mishima ausculte son japon, celui du vingtième siècle, mettant en scène ses moeurs, ses croyances et ses traditions dans ce recueil somptueux où quatre nouvelles fort différentes les unes des autres se donnent à lire, tantôt malicieuses, tantôt terrifiantes, toujours passionnantes.

  • Dojoji : La nouvelle qui donne son titre au recueil de Mishima est une petite pièce de théâtre digne du théâtre nô où la théâtralisation du banal et du quotidien fait d'une simple armoire l'enjeu psychologique et philosophique entre la vie et la mort et un endroit presque sacralisé. Captivant.

 

  • Extrait :

« Kiyoko : Mais c'est vrai que je suis réconciliée. (Elle laisse tomber la bouteille. L'antiquaire se hâte de la repousser sur le côté.) Nous sommes au printemps, n'est-ce pas ? Je m'en rends compte maintenant. Pendant tellement, tellement longtemps, depuis qu'il avait disparu dans cette armoire, les saisons pour moi n'avaient plus eu de sens. (Elle renifle l'air autour d'elle.) C'est l'apogée du printemps. Même dans cette vieille boutique poussiéreuse on sent l'odeur, d'où vient-elle ?, de la terre au printemps, des plantes et des arbres et des fleurs. Les fleurs des cerisiers doivent être en pleine gloire. Des nuages de fleurs, et les pins, rien d'autre. Le vert vigoureux des branches dans le brouillard des fleurs, le dessin net parce qu'elles n'ont jamais rêvé. Les oiseaux chantent. (On entend un gazouillis d'oiseaux.) Le chant des oiseaux est un rayon de soleil qui traverse les murs les plus épais. Même ici où nous sommes le printemps s'impose à nous sans relâche, avec ses fleurs de cerisier innombrables, et ses innombrables chants d'oiseaux. Les plus petites branches en portent autant qu'elles peuvent et se laissent fléchir avec délices sous le poids enchanteur. Et le vent, je sens dans le vent le parfum de son corps vivant. J'avais oublié. C'était le printemps !».

 

  • Les sept ponts : Un petit conte cruel à l'atmosphère presque onirique où l'univers traditionnel des geishas voit se mélanger croyances ancestrales japonaises et moeurs modernes occidentales illustré par cette superbe image d'un pied de geisha aux ongles vernis en rouge qui se glisse dans une socque noire une nuit de pleine lune.

 

  • Patriotisme : La plus belle et la plus éprouvante nouvelle du recueil est un texte-bijou d'une sanglante beauté et d'une sensualité désespérée. Dans cette histoire, la maison d'un couple de jeunes mariés, dont le mari est samouraï, devient le champ de bataille où s'affrontent Éros et Thanatos, l'amour, la vie et la mort. D'une profondeur et d'une intelligence rares, ce conte sauvage où l'honneur atteint son paroxysme dans le Hara-Kiri  (suicide traditionnel) illustre également les moeurs conjugales implacables du japon des années trente, entre la soumission aveugle de l'épouse et le dévouement sévère du mari. Cette nouvelle est une merveille de poésie cruelle. Mon coup de coeur du recueil.

 

  • La perle : Sans doute la nouvelle la plus légère et la plus drôle du recueil, La perle donne à voir les diaboliques machinations qui s'organisent autour d'une perle disparue dont personne ne veut être accusé du vol. Mishima y dénonce l'hypocrisie des femmes de la bonne société japonaise avec une féroce ironie. Un régal.

Extrait de la nouvelle Patriotisme

 

« Le lieutenant attira sa femme contre lui pour l'embrasser violemment. Leurs langues se mêlaient dans l'humide et lisse caverne de leurs bouches ; les douleurs de la mort, encore inconnues, avivaient leurs sens comme le feu trempe l'acier. Ces douleurs qu'ils n'éprouvaient pas encore, ces lointaines affres de l'agonie, rendaient plus aiguë leur perception du plaisir. "C'est la dernière fois que je verrai votre corps, dit le lieutenant. Laissez-moi le regarder." Et il inclina l'abat-jour pour que la lampe éclairât tout au long le corps étendu de Reiko. Reiko reposait les yeux clos. La lumière basse de la lampe révélait la courbe majestueuse de sa blanche chair. Le lieutenant, non sans quelque égoïsme, se réjouit de ce qu'il ne verrait jamais tant de beauté défaite par la mort. A loisir il laissa l'inoubliable spectacle se graver dans son esprit. D'une main il lissait les cheveux, de l'autre caressait tendrement l'admirable visage, posant des baisers partout où son regard s'attardait. La tranquille froideur du grand front étroit, les yeux clos aux longs cils sous les légers sourcils, la finesse du nez, l'éclat des dents entre les lèvres régulières et pleines, les douces joues et le sage petit menton... tout cela évoquait dans l'esprit du lieutenant la vision d'un visage de morte vraiment rayonnant, et sans fin il appuyait les lèvres au creux de la gorge blanche où bientôt la main de Reiko frapperait, et la gorge, sous ses baisers, faiblement rougissait. Puis il revenait à la bouche et la douce caresse de ses lèvres de droite à gauche, de gauche à droite, était comme le roulis d'une barque. Fermait-il les yeux, le monde entier les berçait. […]

 

La cuvette qui se creuse entre le ventre et le giron avait, dans la douceur de ses courbes, non seulement force et souplesse, mais comme une sorte de retenue volontaire, et pourtant laissait s'épanouir les hanches. Le ventre et les hanches luisaient avec la blancheur et l'éclat du lait à ras bord dans une large coupe, et l'ombre brusque du nombril ressemblait à la trace d'une goutte de pluie au même instant tombée. Les ombres s'accentuaient où fleurissait une tendre toison et lorsque le corps cessa d'être passif il s'en échappa, à chaque instant plus émouvant, un brûlant parfum de fleurs ».

 

L'auteur

 

Yukio Mishima, pseudonyme de Kimitake Hiraoka, est né à Tôkyô en 1925. Après des études de droit, il se consacre à la littérature et publie à vingt-quatre ans Confession d'un masque, un premier roman autobiographique où il point un personnage qui se bat continuellement contre ses penchants homosexuels. Il cherche à les dissimuler aux autres et à lui-même. Le roman fait scandale et lui apporte la célébrité. Son oeuvre littéraire est aussi diverse qu'abondante : de 1949 à1970, il écrit une quarantaine de romans, des essais, du théâtre, des récits de voyage et un nombre considérable de nouvelles qui reflètent tout à la fois la diversité des talents de Mishima, art du détail comme du développement thématique, art de la description comme de l'ellipse, et de la diversité des univers qu'il pénètre. Les hommes d'affaires et leurs épouses, les geishas, les gens du peuple, les acteurs du kabuki, le vieux prêtre du temple du Shiga et les soldats finissent par composer un Japon moderne en butte à ses traditions séculaires. Au sommet de sa gloire, en novembre 1970, il se donne la mort d'une façon spectaculaire, au cours d'un seppuku, au terme d'une tentative politique désespérée qui a frappé l'imagination du monde entier. Le jour de sa mort, il a mis un point final à sa tétralogie, "La mer de la fertilité" composée de Neige de printemps, Chevaux échappés, Le temple de l'aube et L'ange en décomposition. Mishima fut un grand admirateur de la tradition japonaise classique et des vertus des samouraïs. Dans ses oeuvres, il a souvent dénoncé les excès du modernisme et donné une description pessimiste de l'humanité.

 

 

logochallengeLanouvelle7 Challenge "La nouvelle" organisé par  Sabbio

Publié dans Nouvelles

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AC 30/06/2015 10:49

La nouvelle "Patriotisme" (Yūkoku) a été adaptée en un film, où Mishima joue le rôle du lieutenant. Sublime : https://www.youtube.com/watch?v=bO-w-cn-pJM

Sabbio 02/03/2011 20:00



Merci pour ta contribution :) Par contre la fin de vie de l'auteur, c'est terrible!



Anne 01/03/2011 17:00



Si je tombe en panne de nouvelles pour le challenge de Sabbio, je lirai très certainement ce recueil. 



Reveline 01/03/2011 17:25



Ta confiance m'honore J'espère que, si tu le lis, tu l'aimeras autant que moi.